Louis-Joseph Papineau
Papineau s'adressant à ses partisans
Reproduction d'un dessin à l'aquarelle sur crayon de Charles William
Jefferys
Archives nationales du Canada, Ottawa (C-073725)
DISCOURS PATRIOTIQUE DE LOUIS-JOSEPH PAPINEAU
Texte paru dans Le Minerve, le 2 novembre 1837
24 octobre 1837
Adresse de la Confédération des Six Comtés
Au peuple du Canada
Concitoyens,
Quand un peuple se trouve invariablement en butte à une suite d'oppressions
systématiques, malgré ses voeux exprimés de toutes
les manières reconnues par l'usage constitutionnel, par des assemblées
populaires et par ses représentants en parlement après mure
délibération; quand ses gouvernants, au lieu de redresser
les maux divers qu'ils ont eux-mêmes produits par leur mauvais gouvernement,
ont solennellement enrégistré et proclamé leur coupable détermination
de saper et de renverser jusqu'aux fondations de la liberté civile,
il devient impérieusement du devoir du peuple de se livrer sérieusement
à la considération de sa malheureuse position, -- des dangers
qui l'environnent, -- et, par une organisation bien combinée, de
faire les arrangements nécessaires pour conserver intacts leurs droits
de citoyens et leur dignité d'hommes libres.
Les sages et immortels rédacteurs de la DÉCLARATION DE L'INDÉPENDANCE
AMÉRICAINE, consignèrent dans ce document les principes sur
lesquels seuls sont basés les droits de l'homme, et revendiquèrent
et établirent heureusement les institutions et la forme de gouvernement
qui seules peuvent assurer permanemment la prospérité et le
bonheur social des habitants de ce continent, dont l'éducation et
les moeurs, liées aux circonstances de leur colonisation, demandent
un système de gouvernement entièrement dépendant du
peuple et qui lui soit directement responsable.
En commun avec les diverses nations de l'Amérique du Nord et du Sud
qui ont adopté les principes contenus dans cette Déclaration,
nous regardons les doctrines qu'elle renferme comme sacrées et évidentes;
que Dieu ne créa aucunes distinctions artificielles entre l'homme;
que le gouvernement n'est qu'une simple institution humaine formée
par ceux qui doivent être sujets à son action bonne ou mauvaise,
et consacrée pour l'avantage de tous ceux qui consentiront à
venir ou à rester sous sa protection ou sous son contrôle,
et que conséquemment la forme en peut être changée dès
qu'elle cesse d'accomplir les fins pour lesquelles ce gouvernement fut établi;
que les autorités publiques et les hommes au pouvoir ne sont que
les exécuteurs des voeux légitimement exprimés de la
communauté, honorés quand ils possèdent la confiance
publique, et respectés aussi longtemps qu'ils jouissent de l'estime
publique, et qui doivent être déplacés du pouvoir dès
qu'ils cessent de donner satisfaction au peuple, seule source légitime
de tout pouvoir.
En conformité à ces principes et sur la foi des traités
et des capitulations arrêtés avec nos ancêtres et garantis
par le parlement impérial, le peuple de cette province n'a cessé,
depuis longues années, par de respectueuses requêtes, de se
plaindre des abus intolérables qui empoisonnent ses jours et paralysent
son industrie. Loin que des réparations aient été concédées
à nos humbles prières, l'agression a suivi l'agression, jusqu'à
ce qu'enfin nous ne paraissons plus tenir à l'empire britannique
pour notre bonheur et notre prospérité, nos libertés
et l'honneur du peuple et de la couronne d'Angleterre, mais en vue seulement
d'engraisser une horde inutile d'officiels, qui non contents de jouir de
salaires énormément disproportionnés aux devoirs de
leurs charges et aux ressources du pays, se sont combinés en une
faction uniquement mue par l'intérêt privé à
s'opposer à toutes les réformes, à défendre
toutes les iniquités d'un gouvernement ennemi des droits et des libertés
de cette colonie.
Quoique l'on soit universellement convenu de la justice de nos demandes,
de la sagesse et de la prudence qu'il y avait à porter remède
à nos maux, nous supportons cependant encore l'insupportable fardeau
d'un exécutif irresponsable sous la direction d'un chef ignorant
et hypocrite. Nos juges dépendant comme condition attachée
à leurs commissions, de la seule volonté et du bon plaisir
de la couronne, presque tous les partisans violents d'une administration
corrompue, et plus absolument les instruments mercenaires de l'exécutif,
en acceptant en violation de tout principe d'indépendance judiciaire
les gages de leur servilité d'une autorité étrangère,
sans le consentement du peuple, auquel seul appartient, par l'intermédiaire
de ses représentants, le droit exclusif de voter les salaires si
extravagants qu'ils nous privent des fonds nécessaires pour l'amélioration
générale du pays, ce qui fait que nos travaux publics sont
arrêtés et que la navigation de nos rivières continue
à être obstruée; un conseil législatif nommé
par des hommes à mille lieues du pays, et systématiquement
composé de manière à paralyser et à détruire
les efforts de nos représentants librement choisis, dans toutes les
mesures propres à promouvoir le bien public après être
resté sans changement sous l'administration actuelle, privant par
là le pays des avantages de la législation intérieure,
a enfin été modifié d'une manière insultante
pour toutes les classes de la société, disgracieuse pour la
moralité publique, et qui anéantit le respect et la confiance
de tous les partis dans cette branche de la législature, par suite
de l'introduction d'hommes pour la plupart notoires seulement par leur incapacité,
et remarquables de même par leur insignifiance politique, rendant
ainsi évidentes, jusqu'à la démonstration même,
pour tous, quelques puissent être leurs idées préconçues,
la convenance et la nécessité urgentes d'introduire le principe
d'élection dans ce corps, comme la seule méthode propre à
mettre la législature provinciale à même de procéder
avantageusement à l'expédition des affaires publiques.
Nos municipalités sont entièrement détruites; les campagnes
de cette province, formant une exception disgracieuse aux autres parties
de ce continent, sont absolument privées de tout pouvoir de régler,
dans une capacité municipale, leurs affaires locales, par le moyen
d'officiers de paroisse et de township librement élus; la génération
croissante est privée des bienfaits de l'éducation, les écoles
primaires qui donnaient l'instruction à 40 000 enfants ayant été
fermées par le conseil législatif, corps hostile au progrès
des connaissances utiles, et porté à cet acte par un exécutif
opposé à la dissemination des lumières générales
parmi le peuple; -- le collège des jésuites, fondé
et doté par le gouvernement prévoyant qui colonisa cette province,
pour l'encouragement et la diffusion du savoir et des sciences, a, avec
une barbarie indigne des gouvernants d'un état civilisé, disgracieuse
pour le siècle éclairé où nous vivons et qui
est sans parallèle même parmi les Goths et les Vandales, été
converti en casernes, et comme telles retenu toujours à l'usage d'une
soldatesque, tandis que les fonds et les propriétés consacrés
au maintien de cet établissement et autres institutions semblables
ont été et continuent d'être gaspillés et mal-administrés,
pour l'avantage des favoris, des créatures et des instruments du
gouvernement; nos citoyens sont privés du bénéfice
de jurés choisis impartialement, et persécutés arbitrairement
par les officiers de la couronne qui, pour remplir les buts du gouvernement
vindicatif dont ils sont les créatures, ont exhumé des procédés
d'un caractère suranné, et dont on ne trouve de précédents
que dans les plus sombres pages de l'histoire britannique. Ainsi, nos tribunaux
étant souillés par les conspirations combinées d'un
mauvais exécutif, de juges serviles, d'officiers en loi partisans
et de shérifs politiques, l'innocent et le patriote sont exposés
à être sacrifiés, tandis que les ennemis du pays et
les violateurs de toutes les lois sont protégés et patronisés
selon qu'il plait à l'administration d'écraser et de détruire,
de sauver et de protéger. Notre commerce et notre industrie domestique
sont paralysés; nos terres publiques aliénées, pour
un prix nominal, à une compagnie de spéculateurs, étrangers
au pays, ou données à d'insolents favoris comme récompense
de leur servilité; notre argent nous est extorqué sans notre
consentement, en forme de taxes imposées inconstitutionnellement
par un parlement étranger pour être ensuite converties en un
instrument de dégradation, distribuées qu'elles sont parmi
une bande criarde d'officiels, contre notre volonté, sans notre participation,
et en violation de tous les principes des lois constitutionnelles.
Au milieu de leurs efforts honnêtes et infatigables pour obtenir le
redressement des griefs qui précèdent, nos compatriotes ont
été avec insolence appelés à rendre compte de
leur conduite publique, dont ils ne sont responsables à qui que ce
soit et encore bien moins à l'individu que le hasard ou le patronage
ministériel place pour un temps à la tête de notre gouvernement
provincial. On les a harrassés et vexés par des démissions
de places purement honorifiques, tenues pour l'avantage et à la requisition
de leurs voisins immédiats, et cela pour avoir revendiqué
les droits de leur patrie, comme il convient à des hommes libres
de l'Amérique; et comme un indice que l'on a dessein de pousser l'agression
encore plus, des troupes armées doivent être stationnées
dans un temps de paix profonde dans toute l'étendue du pays, avec
le dessein arrogant et malicieux de comprimer par la force physique l'expression
de l'opinion publique, et de compléter au moyen de la violence et
de l'effusion du sang notre esclavage et notre ruine déjà
décidés de l'autre côté des mers.
Une telle agression est plus que suffisante pour justifier chez un peuple
outragé, le recours à tous et à chacun des moyens de
conserver le dernier de ses privilèges insultés, le droit
de faire entendre ces plaintes. Mais grâces à l'aveuglement
de nos agresseurs, la méchanceté de cette mesure trouvera
par les soins de la providence son antidote dans sa folie même. Les
régiments que l'on se propose de distribuer au milieu de nous se
composent d'hommes sortis et élevés au milieu de la démocratie
de leur pays. La plupart d'entr'eux ont embrassé leur profession
actuelle, non par choix, mais parce qu'ils n'ont pu trouver d'autre emploi
qui pût les faire vivre dans leur pays natal. Au lieu de stimuler
chez eux la nobre émulation d'une bonne conduite par l'espoir de
l'avancement aux grades plus élevés, ils sont pauvrement payés,
et sont exposés à toutes sortes de petites tyrannies, et le
murmure vient-il à s'échapper de leurs lèvres en véritables
esclaves, ils sont aussitôt soumis à la peine ignoble du fouet.
Si l'on met en contraste cette dure destinée avec la liberté,
le contentement, la facilité d'obtenir des emplois et de forts salaires
dans les Etats-Unis, avec la certitude que les habitants de ces comtés
qui avoisinent et bornent les lignes ne mettront point d'obstacles aux tentatives
des soldats pour émigrer à la république voisine, on
verra qu'il est moralement impossible de retenir dans la province de sa
majesté, et lorsqu'ils seront une fois dispersés en détachements,
des hommes dont on veut faire de vils instruments de notre esclavage et
de leur propre déshonneur.
La longue et lourde chaine d'abus et d'oppressions qui pèse sur nous,
et à laquelle chaque année vient ajouter un nouveau chainon
non moins fâcheux, prouve que notre histoire n'est qu'une récapitulation
des maux que les autres colonies ont endurés avant nous. Nos griefs
ne sont qu'une seconde édition des leurs. Nos réclamations
en faveur d'un soulagement sont les mêmes. Comme les leurs, elles
ont été traitées avec dédain et mépris,
et n'ont attiré sur les pétitionnaires qu'une augmentation
d'outrages et de persécutions. Ainsi l'expérience du passé
démontre la folie d'attendre et espérer de la justice des
autorités Européennes.
Toute sombre et toute peu flatteuse que peut être la perspective actuelle
de notre bien-aimée patrie, nous trouvons dans les vertus publiques
de nos compatriotes un encouragement à espérer que le jour
de notre régénération n'est pas bien éloigné.
Les manufactures domestiques se ramifient parmi nous avec une rapidité
bien propre à nous réjouir au milieu de la lutte.
L'impulsion donnée depuis quelque peu de mois par l'exemple de citoyens
généreux et pleins de patriotisme, en portant des habits faits
d'étoffes manufacturées dans le pays, a été
généralement suivie et sera avant peu universellement adoptée.
La détermination de ne consommer aucune marchandise grevée
d'impôt, et d'encourager un commerce libre avec nos voisins, deux
objets d'une importance vitale, devient de jour en jour plus générale
plus résolue et plus effective. Le peuple doit tout partout être
imbu de la conviction que les grands sacrifices à faire doivent être
en proportion de l'objet glorieux que l'on a en vue d'accomplir, et que
les inconvénients personnels qui seront la conséquence en
faveur de la bonne cause doivent être endurés non seulement
avec bonne volonté mais aussi avec fermeté.
Concitoyens! confrères d'une affliction commune! vous tous, de quelqu'origine,
langue ou religion que vous soyez, à qui des lois égales et
les droits de l'homme sont chers; dont les coeurs ont palpité d'indignation
à la vue des insultes innombrables que votre commune patrie à
eu à essuyer, et qui si souvent avez éprouvé une juste
alarme, en roulant dans vos esprits le sombre avenir que la maladministration
et la corruption promettent à cette province et à votre postérité;
au nom de cette patrie et de la génération qui s'élève,
n'ayant plus d'espoir que sur vous, nous vous sollicitons de prendre, au
moyen d'une organisation systématique dans vos paroisses et vos townships
respectifs, cette attitude qui peut seule vous attirer le respect pour vous
même, et le succès de vos demandes. Que des comités
de vigilance entrent tout à la fois en opération active dans
tous vos voisinages respectifs. Retirant votre confiance à l'administration
actuelle et à tous ceux qui seraient assez bas pour accepter d'elle
aucune charge, assemblez-vous incontinent dans vos paroisses et élisez
des magistrats pacificateurs, à l'exemple de vos frères réformistes
du comité du comté des Deux Montagnes, afin de protéger
le peuple contre une dépense inutile et imprévue, et contre
la vengeance de ses ennemis. Notre jeunesse, l'espoir de la patrie, devrait
partout s'organiser à l'instar de leurs frères, les Fils de
la liberté, de Montréal, afin de se trouver prêts à
agir avec promptitude et efficacité suivant que les circonstances
pourront le requérir; et les braves miliciens, qui deux fois par
leur valeur et au prix de leur sang, ont défendu ce pays pour des
dominations ingrates, devraient aussi s'associer dans ce moment sous des
officiers de leur choix, pour la sûreté, le bon ordre et la
protection de la vie et de la propriété dans leurs localités
respectives. C'est par là que l'on pourra conserver heureusement
les libertés coloniales.
Dans cet espoir et comptant pour notre émancipation du mauvais gouvernement
sous lequel nous gémissons, sur la providence divine, dont nous implorons
humblement les bénédictions sur nos efforts désintéressés,
nous reposant sur l'amour de la liberté que l'air libre et les forteresses
imprenables de l'Amérique peuvent inspirer à tous les coeurs
du peuple en général, et sur la sympathie de nos voisins démocratiques,
qui dans l'établissement d'un gouvernement arbitraire sur leurs frontières,
sont assez prudents et assez clairvoyants pour prévoir l'élévation
d'un système qui pourrait servir de précédent et d'instrument
de l'introduction d'un même gouvernement arbitraire dans d'autres
parties du continent américain, et qui ne consentiront pas que les
principes pour lesquels ils ont combattu avec tant de succès dans
le dix huitième siècle, soient dans nos personnes foulés
aux pieds dans le dix-neuvième. Nous, les délégués
des comtés confédérés de Richelieu, St. Hyacinthe,
Rouville, l'Acadie, Chambly et Verchères, enregistrons ici publiquement
la résolution solennelle et déterminée du peuple que
nous représentons, de mettre à effet, dans le plus court délai
possible, les recommendations précédentes, et de ne jamais
arrêter nos efforts patriotiques jusqu'à ce que les différents
griefs dont nous nous plaignons aujourd'hui aient été redressés;
et par ces présentes, nous invitons tous nos concitoyens dans toute
la province à unir leurs efforts aux nôtres afin de procurer
à notre commune patrie un système de gouvernement bon, peu
dispendieux et responsable.
Signé pour et au nom de la Confédération des six comtés,
ce 24me d'Octobre 1837.
WD. NELSON, Président
J.T. DROLET,
F.C. DUVERT,
Vice-présidents
J.P. BOUCHER-BELLEVILLE,
A. GIROD,
Secrétaires
La Minerve,
2 novembre 1837
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