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Le salon-bibliothèque
Emmanuelle
Jai besoin des autres pour échanger. Jai besoin dune communauté. Je ne pourrais pas vivre sans les entendants, mais je ne pourrais pas vivre non plus sans les sourds. La communication, pour moi, cest une passion. Déjà, à lécole primaire, je faisais beaucoup defforts pour me faire comprendre des autres élèves. Mais eux, la plupart du temps, ils se fichaient de moi et des efforts que je faisais pour parler. « On ne te comprend pas! Quest-ce que tu dis? ». Cest sûr quils ne comprenaient pas. Ma voix, je ne la connais pas. Jignore les sons quelle émet. Mais les autres? Quel effort faisaient-ils pour me comprendre? À ladolescence, les choses ont empiré. Jétais complètement révoltée. Je me suis braquée encore plus contre le mépris des autres. Je navais confiance en personne. Ils avaient leur monde à eux et moi, le mien. En refusant de communiquer avec moi, les gens de cet autre monde me mettaient en prison. À ce moment-là, jaurais vraiment eu besoin dune image sécurisante et positive de la société
enfin, de la société des entendants. Parce que javais et jai toujours besoin des entendants. Je ne peux pas les rayer de la carte. Toutefois, un mois entier avec les entendants, cest pénible. Leffort est constant. On se demande jusquoù on va pouvoir tenir. La différence est là, inévitable. Cest pour cela que jai vraiment besoin aussi de côtoyer des sourds. En fait, je passe continuellement dun monde à lautre.
Le lendemain de la cérémonie des Molière, dans les journaux, en grosses lettres, à peu près le même titre : « La sourde-muette reçoit le Molière ». Pas Emmanuelle Laborit mais la sourde-muette. Emmanuelle Laborit est écrit en tous petits caractères sous la photo.
Luc
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] On voudrait nous faire croire que les personnes souffrant de troubles mentaux ne sont pas crédibles. On oublie que ces personnes ont souvent, en dehors de leurs crises, toute leur raison. Pensons à Émile Nelligan, Camille Claudel, Vincent Van Gogh, Nijinski
Beaucoup dentre nous auraient été honorés de les connaître. Ils ont pourtant fini leurs jours à lasile psychiatrique.
Jean-Luc
En devenant handicapé, javais brusquement limpression de devenir terrifiant, transparent ou bien très important. Jétais toujours le fils de mes parents et je restais façonné par la même histoire, mais le jeune homme qui courait les montagnes était mort. Maintenant, jexistais dans un corps aux capacités et aux limitations différentes. Le regard des autres avait changé. Cest tout le paradoxe de linvalidité traumatique : être différent, tout en restant identique à soi-même et aux autres. Ne plus pouvoir exister sans lautre! Cest lun des plus forts apprentissages que jai fait dans ma quête de moi-même. Lautre est tellement précieux que si quelquun porte atteinte à son intégrité, cest la mienne aussi qui est atteinte. Son existence détermine la mienne. Défendre ma vie, cest défendre la sienne. Lexpérience de linvalidité est aussi une école de tolérance. Je dois tolérer ma déficience, ma déformation ou mon amputation. Vivre avec. Mais je dois aussi comprendre la gêne ou lembarras de mon interlocuteur. Lui expliquer quand il veut maider et quil ne sait pas comment faire. Le rassurer quand il panique ou quil cherche à méviter.
Paule
Ne plus jamais lire sous la plume dun psychiatre cette phrase cruelle et consternante dignorance : « les mères des enfants autistes sont généralement des femmes frigides ». Chaque parent connaît de telles phrases qui mériteraient dalimenter un bêtisier sur lautisme, à condition davoir le cur à rire.
Jean-Benoît
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] Noublions pas que, dans les années 1960, les responsables de la surdité au ministère chargé des Affaires sociales et le psychologue Oléron pensaient que les sourds ne pouvaient accéder à la pensée abstraite.
Danièle
Mon frère a passé sa vie couché. Est-ce quun homme est un homme quand il passe sa vie couché? Oui. Si on lui rappelle quil est un homme. Si on lui apprend le monde, la vie, la vérité. Si on arrive à briser le silence. Nous, on ne la pas fait. On na pas su. On était démunis simples, généreux mais ignorants. Personne na ouvert les portes ou fait tomber les murs. Personne ne parlait vraiment de lui, de ce quil pouvait avoir dans la tête, dans le cur, de sa soif de connaissance et dévasion, de ses problèmes dadolescent dabord, de jeune homme, dhomme, de ses besoins damour. On essayait de vivre, de le faire vivre proprement, dignement, dans son cocon, son coton quil na jamais quitté. Toute une vie couché, blotti. Toute une vie à être uniquement le petit. Dorloté, bichonné, astiqué, choyé, aimé, mais sans réelle communication. Cétait de notre part une assistance indispensable mais en même temps, une surprotection vraiment malsaine. Notre frère était paralysé, cest vrai. Il vivait avec un handicap extrême, mais je me demande encore si cest pour cela quil avait une si piètre qualité de vie.
Quand jai vraiment réalisé ce quon avait fait ou plutôt ce quon navait pas fait je me suis sentie coupable. Pourtant, mes frères plus âgés que moi et ma mère sans parler de mon père! étaient, dans une certaine mesure, plus coupables encore. Mais il était trop tard pour revenir en arrière. La culpabilité me poursuivrait jusquà ce que je men délivre par lécriture. Cependant, même à ce moment-là, je nai pas trouvé le moyen de communiquer réellement avec lui, de lui dire tout ce que javais à lui dire, de prendre le temps de lécouter, daccepter quil me parle. Pourquoi je nai jamais pu lui parler, me confier à lui, lui ouvrir mon cur, ouvrir le sien? Je voulais moccuper de lui il le fallait mais je nétais pas capable de lentendre. Je ne lui apportais rien dautre que mon silence.
Aujourdhui, je ne me sens plus coupable de rien. Mais je porte le deuil de sa culture, de tout ce quon ne lui a pas dit, de tout ce quil a ignoré et quil aurait pu savoir, de tout ce qui aurait pu peupler sa vie, la remplir. Le deuil aussi de ce que moi, je nai pas eu et que je naurai jamais parce que, en venant au monde, mon frère a perturbé complètement la vie dun couple, dune famille, mais surtout celle dune mère et dune sur. Douze ans après sa mort, je ne peux pas mempêcher de penser que ma mère, parce quelle sest engagée à assister son fils jusquau bout de ses forces
que ma mère a complètement modifié le destin de ses trois enfants à venir.
Je me suis mise à lécriture pour ne plus me sentir coupable de rien. Pour ne plus être responsable de tout ce grand malheur-là, des larmes de ma mère, dune enfance grise qui a certainement fait de moi ce que je suis aujourdhui : un être de révolte et de compassion. Je me suis mise à lécriture pour me délivrer et pour menfermer encore. Mais lécriture ne règle pas la question, napporte pas de réponse, nefface pas linjustice, natténue pas la révolte.
Jean-François
Il y a le visage de celui-là, silencieux, devant le cercueil de sa mère, digne, bien réel. On aurait cru quil se serait effondré, quil naurait pas supporté. Il ne demande pas à sasseoir. Il tient son rang devant le mystère de la mort. Son éducatrice reste là, discrète, attentive aux moindres frémissements. Elle ne lui tient pas la main, elle ne lui prodigue pas de conseils, elle noccupe pas lespace. Il y a, dans la scène de ce jeune homme trisomique qui vient faire le dernier adieu à sa mère morte, quelque chose dune profonde humanité. Et cest là quarrive une phrase étrange, lourde, tonitruante, violente. Une phrase solide de bon sens, proférée par une femme derrière nous, qui ne quittait pas lenfant des yeux. Il fallait que quelquun dise cette phrase-là. Cest chaque fois pareil. « Vous auriez pu éviter de le faire venir », dit la femme, sur le ton de ceux qui ont pour eux le bon sens, lordre, la norme et 2000 ans de civilisation et de civilité.
Alexandre
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] Jai compris très tôt que plus je serais joyeux, dynamique et plein dhumour, plus ce serait facile pour moi de devenir un des leurs. Cest pour ça que je me suis mis à manier les mots, à provoquer le rire à lécole. Au grand étonnement de tout le monde, je me suis vite fait ma place. Curieusement, mes amis authentiques nétaient pas parmi les premiers de classe ni parmi les dociles, mais chez les derniers, les indisciplinés, ceux qui ricanent en arrière de la classe, ceux qui sont capables dêtre cruels. Ce sont eux qui mont donné la tendresse, linnocence et lamour que je nai jamais trouvés ailleurs. Leur façon de maider, dentrer en contact avec moi avait une forme de nudité
enfin dauthenticité. Ce nétait pas la pitié des petites vieilles qui me donnaient une piastre même si ça ne me déplaisait pas toujours ni la bienveillance intéressée des fils à papa, ceux-là qui, parce quils daignent te parler, sont convaincus de démontrer leur bonne éducation et leur savoir-vivre. Lamitié des cancres était maladroite, discrète, sincère. Ceux-ci se confiaient à moi et, avec eux, javais le courage de mouvrir le cur. Je me rappellerai toujours un garçon en particulier, un esprit rebelle, que je saluais toujours de la même façon, en disant : « Sois sage ». Un jour, il me répond, à brûle-pourpoint : « Et toi, marche droit! ». Le plaisir que ça ma fait! Je ne vous dis pas. Il mestimait pour moi-même. Il navait pas pris de pincettes comme les autres. Ceux-là qui me font des sourires épais quand je paye mon paquet de spaghettis aux herbes à lépicerie. Il y a des sourires qui blessent et des compliments qui tuent.
Paul-Émile
« Pauvre toi! Tu fais pitié. Tu aurais fait un bel homme. En plus, tu as lair aussi intelligent que moi ». Une attitude de pitié comme celle-là me fait vomir! Je ne cherche pas de pitié, mais de la confiance, du soutien. Les inconnus quon rencontre ont toujours à peu près les mêmes comportements. Ils nous regardent comme un spectacle. Les enfants, eux, sont intrigués, mais ils nont pas de barrières psychologiques. Ils nont pas de problème à me voir en fauteuil roulant. En fait, ce sont les grandes personnes qui ont peur. Quand un ou plusieurs enfants me voient, ils demandent souvent à leurs parents : « Pourquoi le monsieur est en chaise roulante? ». On voit tout de suite le malaise dans la réaction des parents. La réponse est souvent très colorée. Jentends des choses que je naurais même jamais imaginées. Certains menacent leurs enfants en leur disant : « Tu vas devenir comme ça si tu nécoutes pas maman ». Jai aussi entendu : « Il va tarriver la même chose si tu joues encore aux fesses ». Ou « Le monsieur est malade, ne lapproche pas, tu vas attraper sa maladie ». Et quoi dautre encore? Il y aurait de la matière pour une thèse duniversité.
Paul-Émile
« Monsieur, jai fait une toilette pour les handicapés à mon restaurant. Vous pouvez menvoyer votre clientèle.
Cest bien Monsieur, mes félicitations. Je vais aller voir ça de plus près et ensuite le nom de votre restaurant figurera sur la liste des édifices accessibles aux personnes handicapées. Linformation sera même diffusée en dehors du Québec métropolitain.
Parfait, M. Chamberland, je vous serai reconnaissant. Je vous attends ».
Rendu sur les lieux, tout heureux de maccueillir :
« Venez voir ça, cest au sous-sol.
Où est votre ascenseur?
Il ny en a pas. Venez, on va passer par lescalier ».
Le pauvre homme a mis du temps à comprendre que lescalier est la première et la plus grosse des barrières architecturales.
Michaël
Linconnu fait peur à beaucoup de gens. Au parc, une dame a déjà dit à ma mère : « Madame, en tournant sur lui-même, votre fils donne le mauvais exemple à mes enfants ». Elle et toutes les autres mères préféraient me tenir à lécart pour éviter que jinfecte leur progéniture. Cest pourquoi je ne jouais pas avec eux. Mais je les regardais. Japprenais et je les imitais. Cest incroyable quil ne soit jamais venu à lesprit de ces mères-là que leurs enfants minfluençaient et non linverse. Ma mère ne leur en voulait pas : tout le monde, dans ce temps-là, nageait dans lignorance. Même quelle finissait souvent par laisser échapper quelques préjugés. Je me souviens dune fois où lon avait rencontré une mère et un jeune garçon dans un restaurant. Moi, javais remarqué que lenfant était assis sur un drôle de siège et quil avait des sangles attachées autour de sa tête qui lui donnait une position à peu près normale. Mais ma mère qui, dhabitude, remarquait tout navait pas vu les sangles. En voulant jaser avec la dame, elle a ouvert la bouche et a sorti une grosse bêtise.
« Fatigué, le petit bonhomme?
Non, paralysé. Il a manqué doxygène à la naissance ».
La réponse a atteint ma mère de plein fouet, comme une gifle au visage.
Jacques
Maman a toujours rebondi, quelles que soient ses larmes.
Pas cette fois et je ne le prenais pas. Ce que je naccepte pas et ce que jignore pour linstant, cest que je me sens coupable. Coupable de ce grand malheur qui la frappe. Moi, son Jacquot qui fait maintenant pitié dans ce maudit fauteuil roulant. Alors jai honte. Jai honte partout. De tous ces nouveaux regards qui me toisent ou non, rapidement ou lentement, avec mon malheur évident. Moi qui, il ny a pas si longtemps, me sentais comme le fils chéri en qui Dieu semblait avoir mis beaucoup de ses complaisances.
Jai dautant plus honte que je me sens le seul représentant, que dis-je, la seule minorité visible de ce quartier petit bourgeois pure laine, que jhabite depuis ladolescence. Et tous les regards sympathiques, empathiques, horrifiés, gênés, incrédules qui tombent sur moi sont vécus comme des rappels de mon malheur. Pourquoi me regardent-ils? Je ne veux pas faire pitié.
Sans oublier les bien intentionnés. « Priez le Bon Dieu, vous allez voir. Soyez végétarien. La science va bientôt faire quelque chose pour vous. En Russie, ils ont un nouveau vaccin ».
Et je veux encore moins sortir.
Gênés, les membres dune équipe de télévision venue filmer du « background » pour les nouvelles du soir, au cours dun stage de pédiatrie me dirent : « Excusez-nous, Docteur. Pourriez-vous vous retirer du groupe. On veut juste une équipe... typique. Excusez-nous ».
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