|
Lespace adolescent
Hanna
Ces images me persécutent depuis mon enfance. Ils nous trouvent des noms. Ils organisent nos vacances. Ils nous font la leçon. Toujours ils, ils, ils... Et pourtant, ça pourrait être totalement différent. Alors nous ne serions pas divisés en deux groupes séparés. Je crois que nous sommes tous pareils. Je veux le croire. Je dois le croire. Pourquoi faut-il que les gens qui entendent demeurent toujours pour moi « ils »? Pourquoi pas « nous »?
Halina
Blessée, voilà ce que je suis.
Mais ce qui est fait est fait.
Le plus grand problème nest pas de savoir si je peux lassumer.
Mais de savoir que vous navez pas la patience.
De penser que je peux lassumer, mais de sentir que vous ne le pouvez pas.
Cest blessant de savoir que vous navez pas de patience. Mais moi, jen ai.
Haider
Généralement, quand jai besoin daide, il ny a personne. Mais parfois, quand jessaie dêtre indépendant, il y a tout dun coup une demi-douzaine de personnes pour maider.
Lisette 23 novembre. [
] Ladolescence, rappelez-vous... Cest un terrain dexpérimentation où le besoin didentification aux autres et le désir de se différencier des parents sont des besoins essentiels. Mais à qui une jeune fille handicapée peut-elle sidentifier quand elle évolue dans le monde « normal »? Quel est le cheminement dune adolescente limitée à chaque pas dans sa vie par un handicap? Quels sont ses rapports avec les autres, sa famille, ses amis, le milieu des handicapés? Que pense-t-elle de son état et delle-même?
2 décembre. Je passe mon temps à être conciliante et gentille. Si quelquun me fait une remarque blessante, je ne cherche même pas à répliquer. Cest que je ne peux pas me permettre dêtre fâchée contre quelquun. Tout le monde fait des efforts pour maider. Je dois donc au moins être agréable. Je trouve ça difficile.
19 janvier. [
] Lindifférence des gens me tue. Sans même me connaître, ils ont décidé quils ne maimaient pas. Que puis-je faire contre ça? Aller vers eux? Leur demander de me donner une chance? « Sil vous plaît, regardez-moi, je ne suis pas comme vous mais je mérite dêtre aimée moi aussi ».
28 février. Simon est plus touché que moi physiquement. Il a également des problèmes délocution et sa démarche est extrêmement rigide. Au début, je ne peux pas mempêcher de le regarder avec insistance. Ça me bouleverse tellement. Son handicap est frappant. Il me ramène à mes propres difficultés et je comprends maintenant quil nest pas si facile de passer au-dessus dun handicap aussi visible. On ne peut pas faire comme sil nexistait pas. Il est vraiment trop apparent. Le problème, cest que certaines personnes sen tiennent uniquement aux apparences sans faire leffort douverture indispensable pour entrer en relation avec une personne handicapée.
6 mars. Le jour de la grande visite, mes parents sont là comme prévu. Dès leur arrivée, je les invite à se joindre aux autres parents du groupe. Mais visiblement, ils sont très mal à laise. Mes craintes étaient bien fondées. Mes parents ne supportent pas de voir des handicapés vivre pleinement malgré leurs limites. Trouvent-ils ça choquant?
À plusieurs reprises, je les vois se retirer de la foule et pleurer à lécart. Leur comportement me déchire. Je réalise quils ne sont pas capables de comprendre mon univers. Ils ne veulent pas voir à quel point je suis heureuse ici. Ils ne voient que leur peine et leur intolérance me choque et mattriste. Je ne sais plus ce que je dois penser deux. Il mest très difficile de comprendre leur attitude de rejet. Pour eux, apparemment, il sagit dun constat déchec. Ils ont échoué dans la démarche de mon intégration. À ne pas vouloir prendre conscience de mon bonheur présent, ils rejettent en bloc tout mon handicap et donc toutes les personnes qui me ressemblent.
11 avril. [
] Ma mère, qui observe tout dans les moindres détails, ne tarde pas à découvrir la nature de ma relation avec Simon. [
]
Tu es intelligente, tu ne peux pas choisir quelquun qui est plus handicapé que toi. Jamais je naccepterai de le recevoir ou de te laisser sortir avec lui. Pour la première fois, le conflit éclate ouvertement entre nous. Jai beau lui dire que jaime Simon et que je ne me suis jamais sentie aussi bien, elle rejette tous mes arguments. Selon elle, je ne suis pas faite pour lui. Simon nappartient pas à mon monde et en restant avec lui, je menlève toute chance dune vie normale [
].
Danielle
9 mai. [
] Je connaissais beaucoup de gens dans cette école, mais personne ne devenait mon ami. Je mexpliquais cette situation ainsi : on ressentait une certaine gêne à se montrer en public accompagné dune personne handicapée et à cause de la lenteur de mes gestes, je freinais leurs actions. Je pris conscience de la différence entre les autres adolescents et moi, dès cet instant.
12 juin. [
] À un moment donné, lors dune émission, quelquun énuméra les symptômes liés à une maladie neuromusculaire appelée « ataxie de Friedreich ». Jéprouvais moi-même tous ces problèmes. Je me souvins que ma cousine, qui se trouvait en fauteuil roulant, mavait déjà dit que javais la même maladie quelle. Javais de la misère à croire ce que je venais dentendre. Je me demandais pourquoi ma mère ne mavait pas dit la vérité. Je pleurai, puis je remis en question le comportement de mes parents. Je ressentais de la colère envers eux parce quils mavaient menti depuis si longtemps. Ils navaient pas respecté ma vie, car cétait moi qui allais vivre avec cette maladie. À partir de ce moment, je doutai de tous les conseils quils me donnaient. Je ne leur faisais plus confiance.
20 juin. [
] Mes parents se compliquaient terriblement la vie et exigeaient de tout le monde de ne pas me révéler la vérité au sujet de mon état de santé. Ainsi, lorsque je me rendis au bureau de placement, ma mère téléphona à cet endroit pour dire aux gens de garder le silence sur ma maladie. Elle faisait ce genre dappel chaque fois que jallais à un nouvel endroit. Mes parents se sentaient terriblement déçus davoir deux enfants handicapés, mais ce nétait pas nécessaire de vivre notre vie en plus. Ils me surprotégeaient pour éviter que jaffronte les préjugés des gens et, surtout, ils refusaient laide extérieure car ils se croyaient responsables de mon handicap. Je devais donc dépendre seulement deux.
Françoise
[
] Ne me dessine pas un mouton dans la grande procession des moutons. Ne rentre pas dans la grand-messe des moutons. Les grands mensonges des moutons. Au fond, ça veut dire quoi communiquer? La plupart du temps, ça veut dire se faire bouffer par les autres. Ça veut dire avaler la bêtise à lécole, à la télévision, chez ses parents, dans la vie. Ça veut dire faire des devoirs dont lénoncé est souvent dune grande stupidité et cest rendre compte de cette bêtise afin dêtre jugé et noté sur 20. Ça veut dire ne jamais sortir du cadre. Ne jamais exploser. Ne jamais se montrer différent. Se soumettre à LEUR langage à EUX, qui nest pas le tien. Cest pour ça que je taime. Je tadmire dans ta résistance et je te donne raison.
Joannie
Je madonne au tennis et au ski. Je fais tout ça en fauteuil roulant. Je joue au tennis avec mes professeurs et jai mon équipement à moi pour faire du ski. Mais ce que jaime par-dessus tout, cest la natation. Jaimerais être une sirène. Je me sens bien dans leau. Jadore nager. Je fais des pirouettes par-devant et par-derrière. Je plonge aussi. Je suis capable de toucher le fond de la piscine.
Delphine
François Koch, auteur de « La vie après laccident », affirme que les personnes handicapées ont souvent le sentiment dappartenir à un « troisième sexe ». Un entre-deux ni masculin ni féminin. Moi aussi, jai eu longtemps le sentiment de navoir aucun sexe. Avec les garçons, jétais la bonne copine. Cela arrangeait tout le monde. Moi, la première. Jétais bourrée de complexes. Je naimais pas mon corps déformé. Je préférais le cacher. Je portais des vêtements trop grands qui empêchaient les autres de le voir. Jexcusais à lavance les autres de ne pas avoir dintérêt pour mon corps. Je trouvais même des raisons pour justifier leur indifférence. Comment aurais-je pu faire autrement? On avait mis une distance entre mon corps et moi. Au lieu de me dire quil fallait saimer, on narrêtait pas de me dire quil fallait souffrir pour être belle. Il a fallu que je fasse la paix avec limage que je me faisais de mon corps pour retrouver la séduction de mon sexe. Cétait mon chemin. Est-ce quil ne sera jamais terminé?
Julie
Jai quelques amis. En majorité des personnes handicapées. On se tient en bande parce quon se ressemble. Mais mes vrais amis habitent loin, alors je ne les vois pas souvent. Depuis la quatrième année, aucun ami de lécole ne vient à la maison. On ne minvite jamais aux parties même si jaimerais y aller. Une fois, à mon ancienne école, on avait organisé une fête. Il fallait sinscrire pour y participer. Une fille a voulu prendre ma feuille à tout prix. Elle pensait que je navais pas le droit de me rendre à cette fête parce que jétais handicapée. Une autre fois, en secondaire 1, je suis allée à Toronto avec dautres élèves de lécole. Plusieurs ont critiqué ma présence. Ils ont dit que je devais me limiter à participer aux activités scolaires, que je devais oublier les sorties, les voyages et les soirées.
Julie
Tout le monde a une force. Tout le monde a un rêve, un but. Mais certains ne veulent pas voir le but des autres quand lextérieur nest pas parfait.
Julie
Quand tu fais des efforts, quand tu taccroches à ton rêve, tu peux réussir comme nimporte qui Julie. Tout le monde peut être COOL à sa façon.
Sandra
6 juillet. Jai grandi auprès de toi, mon héros des jeunes années. Un grand frère, nétait-ce pas merveilleux? Tu savais me protéger, me prendre dans tes bras, me rassurer du noir et me garder le soir. Tu étais ma fierté, mon grand frère, celui dont je parlais avec trop dimpudeur. « Il est handicapé, mais cest comme sil était normal! », hurlais-je à mes camarades de classe que je voyais sapitoyer sur mon sort. Je défiais quiconque de me dire que je navais pas de chance. Il nétait pas question de pleurer. Je devais te défendre et devenir ton porte-parole. Mais ce zèle nétait-il pas lécho bruyant et assommant de ma honte et de ma difficulté dêtre ta sur? À travers les mots de la provocation, je cherchais peut-être à exorciser une crainte : celle de perdre lamour de mes parents.
25 septembre. Je me souviens de tes tibias bleus, de tes égratignures, de tes chutes malencontreuses du haut de ton vélo, de ton sac volant en éclats que des jeunes mal intentionnés tentaient de tarracher. Je me souviens de mes coups de gueule, de mes cris du cur, de mes empoignades avec ceux qui abusaient de ta gentillesse, de ta naïveté, avec ceux que tu appelais « tes copains ». « Ils samusent », disais-tu, le sourire aux lèvres. Je recevais en plein cur cette cruauté qui nacceptait pas la différence. Je ne ressentais pour eux que de la haine, peut-être de cette haine que jéprouvais pour toi, tant tu me faisais honte, honte coupable qui, à tout prix, devait se taire. Ces copains te faisaient du mal, ils me lacéraient le cur. Ils exprimaient leur peur vis-à-vis de ta différence. Ils déversaient leurs angoisses en te ridiculisant pour sassurer de leur intégrité. Moi, je me condamnais au silence et ne dévoilais rien. Jétais une enfant secrète. Jai dailleurs passé beaucoup de temps à apprendre à pleurer. Cétait un mot étranger que je destinais aux autres : les fragiles, les vulnérables. « Sois heureuse, tu as beaucoup de chance, criaient des voix. Dis merci, merci davoir des jambes pour marcher et une tête pour penser ».
30 septembre. Toi, tu étais à mes côtés mais tu ne voulais pas jouer. Tu écoutais ta musique, regardais la télé ou découpais minutieusement tes petits papiers. Jéprouvais toutes les peines du monde à me mêler à tes activités. Je ne souhaitais inviter personne dans ma prison et rares sont ceux qui ont franchi les portes de mon univers. Je devais avoir très peur, peur que ces amis se moquent, peur quils mabandonnent... alors que je fuyais la maison et tentais de minventer une autre vie, dans une autre famille. Jallais chez les voisins, chez les copains et je partageais leur quotidien. Je minventais une autre famille, surtout des frères et des surs différents de toi et de tes silences.
Avec toi, je ne parlais guère. De toute façon, tous avaient décrété que tu ne pouvais rien comprendre. Je me souviens très nettement des mots dits en ta présence, des mots qui venaient nier ton existence. Chacun sexprimait comme si tu étais absent, comme si tu ne pouvais rien entendre ni rien ressentir. Toi, tu restais silencieux, rongeant tes ongles, regardant chacun, de tes grands yeux noirs. Un soir pourtant, tu as brusquement disparu et je tai retrouvé, couché sur ton lit, les yeux mouillés de chagrin. Jai alors compris que tu avais un cur et que des larmes pouvaient couler de tes yeux.
Je me souviens aussi de ta tristesse lorsque nous avons déménagé pour aller vivre en ville. Tu avais 26 ans et un amour dans ta vie. Elle sappelait Cathy et travaillait dans le même centre que toi. Vous passiez vos journées ensemble. Mais personne ne souhaitait vraiment savoir ce que vous faisiez dans lintimité. Quand je pense quun enfant aurait pu naître! Ta vie sexuelle était un sujet tabou. Dailleurs, pouvait-on seulement simaginer que tu en avais une. Cathy venait très souvent à la maison. Nos parents avaient même pensé lemmener avec nous dans le déménagement, mais cela ne sest pas fait. Je ne sais pas exactement pourquoi. Cest alors que je tai vu très malheureux, solitaire. Tu lappelais de temps en temps, mais ton cur avait souvent lhumeur triste. Et puis tu tes tu en lenfermant dans un coin de ton cur. Plus aucune autre nest jamais venue prendre sa place.
Tes chagrins memplissaient toujours damertume, tant ils étaient muets de mots. Tu pleurais mais jamais lombre dune parole ne venait éclairer les raisons de ces larmes. Que venaient-elles nous dire du fond de tes abîmes? Ta souffrance? Ta solitude? Cétait insupportable de les entendre et de penser que tu pouvais aussi te rendre compte de ta différence, de ton handicap. Mais tu te taisais toujours. Peut-être croyais-tu, toi aussi, à linsignifiance de tes sentiments. Quant à moi, je parlais pour deux et remplissais lespace de notre famille par mes aventures, mes bonheurs de petite fille et mes caprices denfant. Nos parents navaient dyeux que pour leur petite princesse quil fallait protéger de tout et de tous. Jétais le soleil de votre vie, celui qui donnait tant de bonheur par la chaleur de sa présence. Je naimais pas entendre ce mot. Que devient la plante si le soleil vient à disparaître? Elle meurt. Comment pouvais-je alors envisager de vous quitter sans vous laisser trop seuls? Notre mère, douce maman, disait toujours que ma naissance était le plus beau jour de sa vie. Et toi, alors, où étais-tu dans tout cela? Cette phrase-là résonne encore dans mes oreilles comme insupportable sentiment de culpabilité, comme violence sans nom faite à lendroit de ta naissance, à lendroit de ton existence.
Sandra
2 octobre. Javais vécu dans un rêve et un désir fou de te croire comme un autre. Javais défié les lois du handicap et je métais perdue. Tu étais handicapé mental et jamais tu ne vivrais seul dans ta maison avec une femme et des enfants. Jamais tu ne quitterais cette maison familiale. Jamais! Je souhaitais si fort te dire : « Oublie-moi ». Mais tu revenais doucement texcusant, avec des sourires dans le regard. Dans ces moments, jaurais souhaité mourir de tavoir fait si mal. Dieu que jai pu être méchante et cruelle, mais je nai pas su être autrement. Jai eu très peur, peur ne pas pouvoir partir, peur dêtre enchaînée à toi, à nos parents, peur de masphyxier ici. Je nai trouvé que de la violence en moi, tellement jai eu peur. Peut-être peut-on appeler cela linstinct de survie? Il nétait plus question de penser. Il fallait agir et vite. Il me fallait rompre ces chaînes, me détacher de vous pour vivre enfin ma vie, une autre vie. Mais y parvient-on seulement un jour?
27 octobre. Jétouffais! Je me sentais dépossédée de ma vie et de mon avenir. Javais besoin de comprendre, de dire, découter et de maccorder le droit dêtre triste. Je nétais pas cette jeune fille indépendante et sûre delle comme tout le monde le souhaitait. Nos parents ne comprenaient rien tant ce renversement fut brutal et violent. Leur petite fille sage et joyeuse seffondrait dans des océans de larmes déchirantes et hurlantes. Javais perdu mon intimité, ma singularité, mon identité et mon désir. Qui étais-je?
Véronique
8 janvier. Cest le temps du bonheur à trois. Après lécole, je cours te chercher. Dans la rue, des passants jettent sur nous ce regard scrutateur qui fait si mal et fait mûrir trop vite. Je tentoure de mes bras pour traverser la rue car, bien souvent, tu te roules par terre devant le feu rouge, me laissant désemparée. Trop rarement, des passants viennent à notre secours. Je ne comprends pas ces attitudes méprisantes des adultes envers toi, envers nous.
11 février. Je dois à ma mère davoir vécu une belle adolescence. Cette dernière a toujours accepté mes amis à la maison et les fins de semaine étaient synonymes de plaisir et de musique. Notre demeure était, sans doute grâce à Agnès, très ouverte aux autres. Nen déplaise à ceux qui ne perçoivent que le caractère négatif du handicap. Combien de personnes nous plaignaient : « Ta pauvre mère, quel grand malheur pour vous! ». « Que pouvez-vous savoir de notre vie? », pensais-je au fond de moi. À travers ces paroles dignorance, on sapitoyait toujours sur ma mère. Jamais sur moi. Cela me blessait. Simaginait-on que cétait plus facile pour moi?
15 février. [
] Comment réagir à la maladie mentale? Comment être une grande sur parfaite? Comment quitter ma mère et ma sur sans me sentir coupable? Lorsque je quitte la maison, jaime marcher avant de prendre le métro. Souvent, des larmes inondent mon visage. Les passants me regardent, mais japprends peu à peu à me détacher du regard des autres. Ces larmes mappartiennent. Elles sont mon histoire, que personne ne peut juger.
Marcel
Tous nos jeux étaient adaptés au handicap. Les copains lacceptaient facilement. [
] Je me souviens. Je me faisais mon cinéma assis en plein soleil ou à lombre dun gros chêne en regardant les autres courir. Cétait un peu frustrant, mais le bonheur était là quand même. Le handicap me proposait simplement une autre manière dêtre heureux, un plaisir différent qui avait ses avantages.
Heather
Il est faux de croire que les personnes handicapées ne regrettent pas ce quelles nont jamais eu. Moi, je regrette de ne pas pouvoir faire du vélo ou de la planche à roulettes. Je regrette aussi les petites choses comme sauter dans les flaques de pluie ou circuler en autobus à deux étages. Jaimerais que les gens comprennent ce que ça suppose de passer une grande partie de son enfance à lhôpital. Mais je ne leur souhaite pas de vivre la même chose.
Pascal
Des personnes âgées marrêtent parfois au coin de la rue et me disent : « Ah, pauvre petit! Comment fais-tu pour vivre avec ta maladie? Ça doit être difficile. Moi, je ny arriverais pas ». Dans ce temps-là, je leur dis : « Moi, ça fait 17 ans que je vis de cette façon. Jignore comment cela a commencé. Je vis avec ». De fait, je nai pas eu à madapter à la maladie. Je me suis connu comme ça. Jai toujours vécu comme ça.
Michael
Ce qui membête en étant handicapé, cest que les autres garçons sont toujours en train de courir et que je ne peux jamais les rattraper.
Pascal
Lamour dans ma vie prend une place énorme. Jai rencontré Julie dans un camp de vacances. Ça va faire un an le 1er juillet quon se connaît. Cest elle qui ma téléphoné après le camp. Jai décroché le téléphone. Personne ne parlait. Elle a fini par dire : « Allô, Pascal? ». Jétais debout près du comptoir de la cuisine, sans appui, bouche bée. Je lentendais : « Allô
allô, allô? ». Jai fini par bafouiller : « Laisse-moi le temps de me ressaisir. Je nen reviens pas. Je vais tomber ». Cest là quelle ma dit : « Je voulais appeler ma meilleure amie. Mais au lieu de faire 660, jai fait 664 et mon doigt a continué tout seul ». Depuis ce temps-là, on continue de se voir.
Extrait du film Les enfants de Gaïa
À lépoque, plusieurs personnes atteintes dune malformation ont été « enfermées » dans des institutions spécialisées afin de ne pas effrayer les gens de leur entourage. Exclues de la société pendant toute leur jeunesse, elles navaient pas conscience de leurs différences, jusquau moment où le regard du public sest posé sur leur silhouette et les a longuement dévisagées.
|