Version imprimable

Époque de transition

De 1854 à 1974

Québec et Place-Royale perdent du terrain

L’essor important de Place-Royale au cours du 17e, du 18e et d’une partie du 19e siècle se joue sur tous les plans : démographique, économique et urbain. Après la prospérité vient toutefois le déclin qui s’amorce à la fin des années 1800 et qui perdure jusque vers 1960. Plusieurs facteurs ou phénomènes socioéconomiques et politiques expliquent la décroissance.

D’abord, l’importance de la ville de Québec sur l’échiquier nord-américain et international diminue considérablement au19e siècle en raison, entre autres, du peuplement rapide du Haut-Canada/Canada-Ouest (aujourd’hui l’Ontario) dès la fin du 18e siècle. De plus, des villes concurrentes émergent, profitant de l’avantageuse proximité des États-Unis ou de meilleurs axes de communication et de transport, comme York-Toronto (1793) et Bytown-Ottawa (1826). La canalisation des cours d’eau et la construction de chemins de fer privés à la grandeur de l’Amérique du Nord-Est favorisent l’apparition de nouveaux marchés et réseaux d’approvisionnement qui, à long terme, jouent en défaveur de Québec. Survient un incendie majeur qui détruit les bâtiments du Parlement canadien situés à la haute-ville (en haut de la côte de la Montagne) en 1854. Onze ans plus tard, le Parlement déménage à Ottawa. La ville de Québec perd alors de son importance sur la scène politique canadienne, tandis que les commerçants de Place-Royale accusent durement le coup : les hommes politiques et les fonctionnaires étaient de bons clients.

Montréal est la favorite

La concurrence avec Montréal a tôt fait de réduire l’impact du port de Québec sur le circuit d’échanges : de carrefour international, il passe au rang de port régional en raison du dragage du fleuve Saint-Laurent qui permet désormais de mieux comprendre la configuration des fonds marins. Du coup, la navigation en amont de Québec s’en trouve facilitée et les navires transatlantiques peuvent atteindre Montréal pour leurs déchargements et chargements.

Dans le port de Québec, les quais deviennent moins nombreux, moins achalandés. Moins de marins, de débardeurs et d’autres hommes des métiers maritimes ou portuaires. Moins de clients pour les hôteliers, restaurateurs et marchands de Place-Royale. Même s’il n’a plus le rayonnement d’autrefois, le port de Québec continue quand même de jouer un rôle important sur le plan régional dans le transport des voyageurs et des marchandises.

Place-Royale est désormais un quartier dans la ville

À compter des années 1860, le secteur de Place-Royale se confond de plus en plus avec la ville de Québec tout entière. Graduellement, le développement des routes, la présence des tramways et l’apparition d’un funiculaire en 1879 vers la haute-ville contribuent à l’ouverture de Place-Royale sur un espace plus large. Le chemin de fer intensifie la rapidité des échanges et atténue d’autant l’importance des anciennes limites du site. Ce n’est donc plus, comme autrefois, un emplacement enclavé entre le fleuve et la falaise, mais bien une partie de Québec qui multiplie ses liens avec les autres quartiers et les autres villes du continent.

La décroissance du port n’empêche pas sa modernisation

Place-Royale conserve une certaine vitalité, mais le rythme et la nature de ses activités portuaires sont modifiés. À titre d’exemple, l’achalandage dans le port de Québec passe de près de 1 500 bateaux en 1861 à 275 en 1889. Néanmoins, tandis que le mouvement diminue, le nombre de navires à fort tonnage augmente, ce qui nécessite une modernisation des quais, le développement des bassins et l’expansion du port. Il s’ensuit que l’on doit construire des élévateurs à grain, des hangars et des entrepôts. Des quais sont aménagés pour accueillir les passagers et pour le transbordement de marchandises en liaison avec la gare de train de Lévis.

À la même époque, les chantiers de construction navale connaissent une baisse majeure. En 1862, plus de 2 000 personnes y travaillent encore, alors que le secteur connaît même une brève poussée et que 75 navires sont construits durant l’année. Cependant, le bond se révèle temporaire et la production décroît. La moyenne annuelle est de deux navires de 1891 à 1896. La même tendance se dessine pour le commerce du bois : au-delà de 1 000 bateaux transportant du bois à leur bord partaient de Québec en 1860, mais ils ne sont plus que 28 en 1900.

Le marché n’est plus le cœur de la communauté

La décroissance touche les marchés publics, au cœur de la vie sociale, des achats et des transactions de toutes sortes. Les mieux nantis parmi les propriétaires occupants ayant déménagé ailleurs, la population rassemble surtout des locataires, d’où une dégradation marquée des immeubles à logements. En outre, au 19e siècle, différents types de commerces, ceux qui sont liés à l’alimentation notamment, exigent de nouveaux intermédiaires entre le producteur et l’acheteur, ce qui en vient à dicter des habitudes de consommation différentes. En fait, les nouvelles pratiques détrônent les marchés qui constituaient auparavant le principal moyen de s’approvisionner. Au début des années 1900, seul le marché Finlay existe toujours, et il fermera en 1906.

Les finances et la presse prennent le relais

Plus encourageante est la présence accrue d’institutions financières à Place-Royale. Rue Saint-Pierre principalement, de tout nouveaux édifices s’élèvent. Ce sont ceux de la Banque Nationale, de la Banque de Québec, de l’Union Bank of Lower Canada, de la Banque de Montréal, de la Banque impériale du Canada, du Crédit Foncier et du Financial Building. Des bureaux d’affaires, d’assurances et d’avocats cohabitent dans le même secteur ainsi que des entreprises de presse : la Quebec Gazette, le Mercury, L’Électeur (devenu Le Soleil) et La Semaine commerciale. À l’activité des journaux se joint celle d’imprimeries. C’est aussi le quartier des plus récentes découvertes technologiques : le télégraphe1 et le téléphone.

Place-Royale est désertée : viendra la reconstruction

En dépit d’une activité qui perdure, le quartier de Place-Royale est abandonné progressivement par les élites et par les propriétaires occupants. L’endroit devient insalubre. Dès les années 1830, certains associent l’état des lieux et le passage des navires transatlantiques aux épidémies de choléra de 1832 et de 1834 :

Effet de la surpopulation, l’insalubrité du quartier persiste et le manque d’hygiène publique est devenu particulièrement évident lors des récentes épidémies. Les maladies contagieuses continuent d’ailleurs de surgir ponctuellement et de se répandre en raison de la malpropreté des rues et des quais […] Le quartier du port, entre autres, est devenu le lieu où sévissent bagarres, vols, prostitution et autres délits. C’est en raison de cette dégradation qu’une tendance, déjà constatée au début du siècle, prend de l’ampleur : certains marchands choisissent d’aller vivre dans la haute-ville ou aux alentours, tout en continuant de mener leurs affaires à Place-Royale, où ils sont propriétaires d’espaces locatifs. Le quartier est donc de plus en plus habité par une population de locataires : artisans confinés parfois dans une seule pièce qui tient lieu d’habitation et de boutique, occupants saisonniers refoulés dans des chambres exiguës, familles entières formées souvent de trois générations qui s’entassent dans un petit logement2.

Renée Côté, historienne

Au cours des années 1960 et 1970, d’importants travaux de restauration et de reconstruction sont entrepris à Place-Royale. C’est alors que le nombre de résidents, déjà à la baisse depuis plusieurs années, chute tout à fait : en 1974, on compte moins d’une centaine de ménages, soit moins de 500 habitants.

SUGGESTIONS DE LECTURE

BRISSON, R. L’organisation sociale à Place-Royale (1820-1860), Québec, Les Publications du Québec, 1990.

CÔTÉ, R. Place-Royale, quatre siècles d’histoire, texte révisé et augmenté par Mathieu d’Avignon, Montréal et Québec, Fides et Musée de la civilisation, 2000.

SAINT-PIERRE, S. et R. CÔTÉ. La fonction commerciale de Place-Royale entre 1820 et 1860, synthèse, Québec, Les Publications du Québec, 1990.

 


1 CÔTÉ, Renée. Place-Royale, quatre siècles d’histoire, texte révisé et augmenté par Mathieu d’Avignon, Montréal et Québec, Fides et Musée de la civilisation, 2000, p. 167-169..

2 Ibid., p. 151-152..